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aufildesjoursecrire
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journal intime, santé, cancer, voyages, tour du monde, littérature, écriture, société, politique,
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20.11.2007
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27.07.2008
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romans que j'ai écrits; sur les îles

Posté le 20.11.2007 par aufildesjoursecrire
Mon second roman
concerne la vie de mes ascendants maternels

N’eût été la présence de nombreux nattiers, benjoins et lataniers, on pouvait avoir l’impression de se trouver dans une ville méditerranéenne de la côte d’azur française. Mais il s’agissait de l’île tropicale de la Réunion dont la population s’accumulait vers les plaines côtières. L’économie réunionnaise était en plein essor. La canne à sucre envahissait les pentes et se développait partout. Les petites propriétés, les cultures vivrières, cédaient le pas, en cette année 1844, aux grandes exploitations qui fournissaient jusqu’à 33000 tonnes de sucre. A cette culture s'était ajoutée trois ans auparavant la vanille Bourbon qui avait déjà une réputation mondiale. En ce début de XIX ième siècle, la café Bourbon seul subissait la concurrence de celui des Antilles. Il déclinait donc et justement au profit de la canne à sucre. Les véritables monuments vivants de la Réunion, c’étaient et ce sont toujours ses enfants qui assurent la pérennité des siècles passés. Quelle curiosité de voir têtes blondes, aux mèches folles, mêlées aux silhouettes noires, à la toison crépue, courant les bois, ivres d’air libre, à la lisière des villes où les champs de maïs et d’igname s’enclavent dans des forêts luxuriantes.
Pierre le blond et Barthélemy avec ses grands yeux aux prunelles violettes, éclairant un visage à la peau cuivrée et luisante étaient deux frères fins et beaux. Ils s’étaient mis à imiter Toby, l’enfant noir d’une douzaine d’années, dont les yeux sombres, veloutés, brillaient d’un doux éclat, et ils apprenaient à se débrouiller comme les enfants d’ici.
Ils découvraient la vie arboricole, l’oiseau tisserand appelé aussi bélier, au nid aérien habilement tressé qui se balançait, défiant les vents, à la cime des filaos et des bambous, et ils grimpaient, eux aussi, le long des troncs, même les plus élevés, avec une agilité de singe, au grand désespoir de Marie Perrin, leur mère qui leur criait :
- Descendez, vous allez tomber.
Mais ils se contentaient de déchirer pantalons légers, shorts et chemises de coton.
Le gentil Toby, elle l‘avait recueilli et il recherchait en elle la tendresse dont il avait certainement été frustré. Un peu domestique, un peu compagnon de jeu, il aidait très efficacement et il savait à l’occasion, être espiègle, comme tous les enfants de son âge.
Dès que les trois enfants se retrouvaient, ils baragouinaient tour à tour en français et malgache et les bévues étranges dont ils étaient conscients provoquaient des éclats de rire, des cris et des sauts de joie. Ils parvenaient tout de même à se comprendre.
La rivière Saint Denis détache nettement le vieux massif de la Montagne de la Planèze du Brûlé. Quittant les zones littorales chaudes et moites en été, l’homme a essaimé son habitat le long des versants vers un air plus frais. Toute l’année, les jardins sont fleuris. Le climat s’y prête et les habitants ont l’amour des fleurs. Sur le bord de la route, il est fréquent de rencontrer des groupes d’enfants vendant les uns des goyaves, les autres des fleurs ou de petits paniers tressés. C’est devenu pour eux une sorte de jeu sérieux que de pouvoir gagner quelques pièces avant la fin de la journée…
En l’année 1945, les enfants de Marie Perrin venaient d’atteindre l’un 13 ans, l’autre 15 ans. Leur corps se musclait. Pierre l’aîné se montrait dans toute sa vigueur tranquille et déjà presque adulte, Barthélemy, à la figure brune et tannée gardait encore dans le regard la fraîcheur et la franchise de l’enfance. Eux aussi, accompagnés de Toby, âgé alors de 18 ans, se levaient tôt et se dirigeaient vers le port de Saint Denis en quête d’un maigre salaire.
Sur les côtes, les tiges vertes des cannes à sucre, bercées par le vent, ondulaient tandis que les filaos chevelus et les cocotiers poussaient d’immenses soupirs continus qui laissaient présager les souffles lents de la mer sur la berge. Plus près des rivages, les hibiscus, les bougainvilliers, les flamboyants ponctuaient les paysages de leurs fleurs multicolores.
Leur travail consistait à ramener vers La Possession les voyageurs et la gent commerçante qui écoulait légumes et fruits, cultivés sur les pentes de Ste Thérèse. Le sol morcelé entre de nombreux petits propriétaires se prêtait à toutes les cultures. La fa taque malgache et le foin du pays y croissaient naturellement. Le Dos d’âne fournissait les produits maraîchers renommés, notamment des artichauts et des fèves. Certains vendeurs ne désiraient pas s’attarder trop longtemps à Saint Denis, ils ne souhaitaient pas attendre le service régulier du bateau : La Cornélie qui effectuait le trajet depuis 1929, ils s’adressaient alors aux enfants. Ceux-ci possédaient une barque à rames, ils avaient pris le relais de l’ancien service de chaloupes qui existait autrefois et offraient leurs services, ce qui éviterait aux personnes le long et périlleux cheminement dans la Montagne, le seul autre axe de pénétration, appelé aussi le chemin des anglais.
En effet, immédiatement à l’Ouest de St Denis, se dressent les contreforts de la Montagne. Les orchidées rouge sang y cèdent la place, en altitude, aux tamarins, aux palmistes rouges, aux banians… Ce vieux massif le plus ancien de l’île, domine St Denis et la mer par une falaise. Longtemps il a été une barrière aux communications entre le Nord et l’Ouest.
Contourner l’obstacle n’était pas facile. Mais ni la volonté, ni l’habileté, ni le courage ne manquaient aux trois jeunes garçons. C’était également pour eux un voyage instructif et féerique car si l’inexistence d’un plateau continental entraîne l’absence presque totale de faune sous marine près des côtes, au large, les fonds marins sont très beaux. Dans l’eau transparente évoluaient de splendides bonites à dos rayé noir et bleu qui se jetaient sur les sardines avec une voracité incroyable. Les bonites elles-mêmes étaient pourchassées par des squales ou de gros martins-requins qui battaient l’océan de leurs énormes queues et les happaient en claquant des mâchoires. Les vagues qu’ils faisaient soulevaient leur barque puis les laissaient tomber dans le vide. Il leur était fréquent d’admirer en même temps des poissons aux couleurs chatoyantes, notamment le très beau et multicolore poisson-papillon, les rouges-thors, les bi chiques, les perroquets, les carangues, les vivaneaux, ou encore des tortues…En se rapprochant sous le vent, au pied du cap St Bernard, il leur arrivait d’apercevoir les magnifiques oursins comme l’oursin-crayon.
Puis ils se rapprochaient des falaises abruptes où nichaient les splendides oiseaux : paille-en-queue, bec rose, teck teck, quelques pétrels et une seule espèce de rapace, la papangue. Le grand nombre d’oiseaux sur l’île s’explique par les masses d’insectes dont ils se nourrissent. Comme de grands voiliers, pétrels noirs ou taille vents, puffins d’herminiers ou puffins noirs maquois parcouraient la haute mer en dehors des périodes de reproduction, venaient sur la côte pour y nicher.
A environ 12 à 14 kilomètres de St Denis le panorama de la côte Ouest sur un vaste triangle dont les trois villes de la Possession, de la Pointe des galets, de St Paul occupaient les trois points. Ce panorama du Littoral Nord est peu varié. La canne à sucre y régnait et offrait le spectacle de sa floraison. Plus de 600 espèces d’arbres et de fleurs en outre y poussaient généreusement
Cette île intertropicale n’a pas de forêts immenses de cocotiers, de lagons, de récifs frangeants, ou de plages interminables de sable fin, mais elle a une nature belle et encore sauvage grâce à la puissance de sa végétation et de sa flore. L’austérité s’accentue lorsqu’on s’élève vers les nombreux sommets. En effet, cette baie aux abords difficiles avec de grands rochers au dos semblable à celui des tortues marines couvertes d’algues, mais avec peu de coquillages, battue par les vagues écumantes qui déferlent sur le littoral est formé aussi par l’élargissement et les divagations de la rivière des galets qui y forme une véritable plaine de cailloux que la mer entrechoque avec un bruit caractéristique et que le courant marin pousse vers l’Ouest. Les sables, les graviers et les galets sont drainés jusqu’à la côte par les crues des torrents, les déjections des alluvions sont roulés par les vagues qui leur donne un poli agréable
La couronne étincelante de lumière du littoral sert de base à d’immenses triangles dont les sommets se perdent dans les altitudes boisées, brumeuses et froides, puis elles se rejoignent et se confondent autour du Massif Central.
Mais la végétation par rapport à la végétation Nord Est est frappante. Une vaste savane se développe. Les grandes herbes changent de coloris suivant les saisons : vaste étendue d’herbe en saison des pluies, la savane devient couleur paille en saison sèche et est alors souvent la proie des incendies . Le première ville que vous rencontrez est La Possession.
La Possession, une bourgade importante bâtie autour d’une usine sucrière et constituée par l ‘amas de sable et de galets, doit son nom à la dernière prise de possession qui a été faite au 17ième siècle, au nom du roi de France Louis XIII. Pronis fit graver les armes du roi sur le tronc d’un arbre en 1642.
Cette région alors entièrement couverte de forêts devait rester pendant de nombreuses années « possession du roy ». On ne pouvait ni s’y installer, ni chasser. Mais très vite le territoire de sa Majesté allait devenir un pôle d’attraction très prisé. Centre important à cause du batelages qui transportait les voyageurs et les marchandises entre St Denis et toute la partie sous le vent.
Les chaloupes à rames rejoignaient l’embouchure de la Ravine des lataniers. La Possession était une halte salutaire pour les voyageurs qui débarquaient après des conditions souvent pénibles de traversée.
Halte appréciée par la qualité du café, des mangues et des jujubes sous le toit de chaume des « cases Dodin ». On y goûtait selon les saisons, des fruits pour la plupart descendus de la Montagne, et que des vendeurs vous proposaient dans de jolis paniers : goyaviers, ananas, papayes.
Ils poursuivaient ensuite leur trajet pour d’autres voyageurs qui rejoignaient la région de St Paul, riche en filaos et fougères arborescentes. Là la Plaine des Galets s’ouvrait largement sur la mer.
Un chemin devant « la tour des roches », très pittoresque longe celui-ci, dans sa partie supérieure. On pénètre dans la ville de St Paul par la « chaussée Royale » bordée de filaos, de tamarins et de badamiers centenaires. St Paul, c’était la première agglomération de l’histoire de l’île mais elle perdait en ce milieu de 19ième siècle, depuis quelques années, son rôle de capitale administrative au profit de St Denis. A la sortie de St Paul, il est intéressant de consacrer quelque temps à la visite du cimetière en bord de mer où reposent les premiers habitants de l’île aux vieux noms oubliés et le célèbre pirate La Buse pendu haut et court sur le Barachois à St Denis. A St Paul naquirent en 1753Evariste Parny et Leconte de Lisle en 1818. Vers 1830 avec les plantations de café, St Paul devint la région la plus riche de l’île. Après le désastre du café, la région s’était mise avec ardeur à la canne à sucre et voyait le couronnement de ses efforts. Cette culture plus résistante supplantait caféiers, girofliers et cultures alimentaires.
Dans la région de St Paul, la présence d’une grande nappe d’eau, bassin au milieu d’une grande savane désertique, et celle de sables noirs sous forme de dunes changent les conditions écologiques :la ville subit les crues des ravines qui alimentent l’étang, la savane laisse la place à une végétation aquatique tout autour de l’étang et de ses nombreuses ramifications ou à des filaos dans la région des sables des dunes, St Paul, son étang envahi de plantes aquatiques sert de réserve à l’endormi, caméléon aux multiples couleurs et de refuge aux canards et aux habitations les plus misérables.
Côté terre, l’horizon est le plus souvent barré par de vieilles falaises dont certaines ont été battues jadis par les vagues. Il existe parfois des cratères très près du rivage. Le bassin de Bernica à St Paul est un ancien cratère et l’un des premiers. Une curieuse caverne y débouche formée par une cheminée latérale de l’ancien volcan. La grotte des premiers français, vaste anfractuosité dans laquelle se sont installés pendant longtemps les premiers habitants de l’île.
Côté terre, l’horizon est le plus souvent barré par de vieilles falaises dont certaines ont été battues jadis par les vagues. Il existe parfois des cratères très près du rivage. Le bassin de Bernica à St Paul est un ancien cratère et l’un des premiers. Une curieuse caverne y débouche formée par une cheminée latérale de l’ancien volcan. La grotte des premiers français, vaste anfractuosité dans laquelle se sont installés pendant longtemps les premiers habitants de l’île. C’est à st Paul en effet, qu’en 1654, les révoltés envoyés dans l’ile Bourbon et débarqués par Flacourt s’installèrent : 12mutins avec leur chef Antoine Couillard. Les premiers habitants s’étaient installés vers le haut des falaises qui domine la ville, à la ligne des pluies, nécessaires à leurs plantations. Ils mangeaient également le fameux dodo qui servit de repas à des générations de colons tant sa prise était facile. Ce gros oiseau de la taille d’une oie avait perdu la faculté de voler.
Au début, ces propriétaires de biens, qui allaient au bois-de- nèfles à St Gilles-les-hauts, fournissaient des vivres aux pirates qui arraisonnaient les bateaux en provenance des Indes et d’Amérique. Les forbans vivaient en bons termes avec les St Palois.
Au niveau de St Paul, la cote est inhospitalière. Au-delà de ce paysage commencent les plages de l’île, protégées, à partir du Cap Champagne par une barrière de récifs qui s’étend à une centaine de mètres du rivage. De ce coté, c’est le vacarme de la mer se ruant à l’assaut de la falaise, éclatant en gerbes d’écume rageuse. La cote ouest, zone sous le vent, est l’un des endroits les plus chauds de la colonie. A la pointe des galets, la température moyenne de l’eau est à peu près de 28° de Novembre à Mai et de 24° de Mai à Octobre et il ne tombe annuellement que 34 mm de pluie. C’est un des endroits les plus chauds de la colonie. Mer étincelante et rives bleues du Bernica, où chacun cueille d’un geste lent les beaux fruits de ses vergers. Ils ramassaient à volonté, mangues, goyaves, fruits rouges qui avaient un peu le goût de la fraise, se déshabillaient et allaient s’ébattre dans les vagues qui les entraînaient. Quand ils sortaient l’eau retombait en gouttelettes folles sur leur front et leur nuque. Ils jetaient des galets, puis ils s’allongeaient sur les sables noirs et brûlants où les rayons solaires resplendissaient plus chaudement. Parfois, ils s’endormaient sous l’éventail des cocotiers. ou sur les rochers blancs, secs, poudreux. Les vagues en s'étalant les aspergeait parfois de poussière d'eau.
Au niveau de St Paul, la côte est inhospitalière. Au-delà de ce paysage commencent les plages de sable ombragées de cocotiers, protégées à partir du Cap Champagne par une barrière de récifs qui s’étend à une centaine de mètres du rivage. De ce coté, c’est le vacarme de la mer se ruant à l’assaut de la falaise en gerbes d’écume rageuse. C’est le côté Ouest, zone sous le vent, un des endroits les plus chauds de la colonie. A la pointe des galets, la température moyenne de l’eau est d’à peu près 28° de Novembre à Mai, de 24° de Mai à Octobre et il ne tombe annuellement que 34 mm d’eau.
Pierre, Barthélemy et Toby s'allongeaient sur les galets fermaient les yeux, tandis que les petites vagues de l'Océan Indien recouvraient leurs pieds.
Les rayons d'un soleil vague, déchiqueté, perçaient d'un trou blanc les nuages et les frondaisons des filaos qui parent les bords de mer d'une drôle de lueur tendre, diffuse. Celle-ci se répandait dans l'air mêlant lumière morcelée, rideaux de vapeur, ombre, aux coloris ambiants. Entre les feuilles de palmier, le bleu pâle du ciel et le bleu de l'océan s'acoquinaient aimablement, et l'horizon tendait son fil derrière le bateau. Une brise tiède, parfumée, venue du centre de l'île, se mêlait à la musique des platanes palmistes, doucement éventée, elle bruissait dans le matin comme des chevelures avec des froissements légers.
Avant de repartir ils marchaient pieds nus sur le sol craquelé par la sècheresse. Parfois, comme certains vieux du coin, ils pêchaient dans les environs ou chassaient, dans "les bas", les lièvres et les cailles qui sont un gibier très abondant et très savoureux. Toby connaissait le nom de tous les poissons, des anguilles habitant les eaux douces, des truites arc en ciel peuplant les torrents aux poissons de mer. Il connaissait presque tous les insectes, toutes les plantes, et tous les fruits sauvages.
Dans les eaux des rivières et des étangs, il existe une grande quantité de crustacés et de poissons qui font l'objet d'une pêche intensive. Le cas le plus curieux est celui des bibiches, petits poissons de rivière qui vont pondre en mer. Leurs alevins filiformes, remontent les cours d'eau. L'homme les attend à l'estuaire: il a créé des couloirs de passage barricadés par des nasses.

A Saint Denis, pendant ce temps, sur la route ombragée, des bœufs tiraient un char sur la promenade le long de la mer; à cet endroit grise, dure, inhospitalière. Des dames en robes longues et volants, abritées par des parapluies et des ombrelles aux vives couleurs, virevoltaient, marchaient dans un sens et dans l'autre du Barachois, pareilles à de grands papillons, au milieu des vols de serins. Elles se promenaient sous un soleil encore brûlant, ou descendaient de voiture. La carnation était claire, fraîche, ou sombre mais toujours éblouissante. Mais l'une de ces personnes avait coutume, en arrivant à cette heure de mettre sur son chapeau de paille, des mètres de gaze, lesquels tombant sur ses épaules étaient destinés à protéger son fin visage et ses mains élégantes. Elle avait de grands yeux bleus, limpides. Elle s'avançait dans la poussière lumineuse et s'asseyait un peu inquiète, en attendant les garçons. c'était Marie Perrin.
Le soleil qui avait paru jusque-là immobile, déclinait vite, les couleurs changeaient. Une grosse orange allait se glisser dans la limite confuse, du bleu du ciel et de la mer et l'horizon s'ourlait de nuances mauves. Les vagues n'arrêtaient pourtant pas de déferler sur le rivage. Elle entendait le fracas épouvantable des lames qui venaient se briser. La surface transparente et lourde ondulait sauvagement sous le vent léger et éclatait de mille feux scintillants, insoutenables, pulvérisés immédiatement.
Quand la barque arrivait, elle s'approchait. La frange blanche de l'écume qui ourlait le rivage, venait caresser ses chevilles et le bas de sa robe, tandis que les embruns humides la plaquait contre son corps ferme, bien sculpté à cet instant.
- Mère, si vous restez exposée à ce soleil de feu, même à cette heure tardive, il gâtera votre beauté et votre santé, criait Pierre grondeur. Vous n'avez pas le droit de vous laisser brunir et ce ne serait pas joli.
Elle souriait, aspirait à longs traits l'air de son île d'adoption, chargé de senteurs sucrées, de l'odeur des tamarins et où la course du temps semble avoir ralenti son rythme. Elle sentait s'adoucir ses regrets pour sa métropole, peu à peu. Plus aucune amertume ne troublait sa pensée. De tous les êtres qui avaient peuplé son passé, il ne lui restait que quelques vagues fantômes.

Marie Perrine Renpat était née en 1789. Elle vivait alors en France, dans un quartier pouilleux de Paris. Avec ses cheveux couleur de blé, ses yeux bleus, tendres, elle avait été une fillette rieuse, discrète, mais volontaire. Mais toute petite, elle avait vite remarqué les moments de gêne très étroite à la maison. Ils étaient de plus en plus fréquents au fur et à mesure que la famille augmentait. Et bientôt, ils furent 9 le matin à dévaler l'escalier pour se précipiter dans la cuisine à l'heure du petit déjeuner. Chacun avait alors une tasse de lait mélangée à de la chicorée et le soir une pomme cuite. L'hiver une poignée de châtaignes rôties remplaçait la pomme.

A midi, également ils faisaient maigre chère ces jours-là. Nul ne s'en apercevait mieux que Marie Perrine, le père lui, ne voyait rien. Il se servait le premier et il y avait toujours assez pour lui. Il causait bruyamment, riait aux éclats de ce qu'il disait et ne remarquait pas le regard de sa femme qui riait d'un rire forcé en le surveillant tandis qu'il se servait. Le plat quand il passait était à moitié vide. Louisa avec son éternel chignon bas, très serré juste au-dessus de la nuque, servait les petits : deux pommes de terre chacun. Lorsque venait le tour de Marie Perrine, souvent il n'en restait que trois sur l'assiette, et sa mère n'était pas servie. Elle le savait d'avance. Elle les avait comptées avant qu'elles n'arrivent à elle. Un soir, elle rassembla son courage et dit d'un air dégagé :
- Rien qu'une, maman.
Celle-ci s'inquiéta un peu. Pourquoi pas deux comme les autres ?
Non, je t'en prie, une seule.
- Est-ce que tu n'as pas faim ?
Et ce rituel devint coutume. Mais habituellement, la mère n'en prenait qu'une aussi et toutes deux la pelaient avec soin, la partageaient en tout petits morceaux pour faire durer ce moment, et elle tâchaient de la manger le plus lentement possible.
La mère la surveillait. Quand elle avait fini :
- Allons prends-la, donc...
- Non merci maman.
- Mais tu es malade, alors ?
- Je ne suis pas malade, mais je t'assure, j'ai assez mangé.
Il arriva que son père lui reprochât de faire la difficile et qu'il s'adjugeât la dernière pomme de terre. Aussi Marie Perrine se méfiait-elle de plus en plus de lui. Elle prenait désormais la pomme de terre, la posait sur le rebord de son assiette et la réservait pour son petit frère, toujours vorace qui la guettait de coin de l'œil depuis le commencement de chaque repas et qui finissait par demander:
- Tu ne la manges pas? Donne-la moi, dis.
Le père, homme aux joues rouges et aux favoris blancs, qui imaginait comme tant de ses pareils, qu'une jovialité incohérente, alternée avec des colères incontrôlées, pouvait faire ignorer un manque total d'idées, avait réduit ses enfants en esclavage. Il les faisait grandir à coups de trique, dans la misère, et, Marie Perrine, la seule fille, l'aînée, était accablée, comme sa mère, de nombreux travaux ménagers, souvent pénibles pour son âge et monotones pour sa mère : lessive, vaisselle, sol à lessiver, eau à aller chercher, bûches...
Elle enviait surtout ses frères parce que les garçons avaient plus de droits et plus de privilèges. Les petits faisaient souvent ce qu'ils voulaient, les plus grands décidaient de leur vie sans contrainte. Pourvu qu'aucun d'eux n'entravât le bien-être du père
Quant à sa mère, on voyait que Marie Perrine était sa préférée. Elle savait sa fille malheureuse et humiliée et elle tentait de compenser par un supplément d'affection. Elle croyait corriger le destin.. Comme elle était raisonnable, dès sa plus tendre enfance, elle la traita comme une grande fille. Cependant, elle ne disait jamais un mot contre le père devant Marie Perrine. Ses enfants blessés par le fouet, elle savait leur panser les blessures avec tendresse et sans reproche. C'est à elle que les enfants devaient ce sentiment de ne pas avoir été totalement abandonnés.

Un soir elle entendit une conversation entre son père et sa mère:
- Elle est tout le temps en train de se laver et de se coiffer !
Elle avait en effet des esquisses de coquetterie qui faisaient deviner la jeune fille et prévoir la femme. Déjà elle savait coudre dans de vieux tissus de jolies robes qui la mettaient en valeur.
- Il faut savoir d'abord si ça lui plairait, hasarda sa mère.
- Pense qu'elle rapportera beaucoup d'argent. Le directeur nous avancera une grosse somme, il ne faut pas l'oublier.

Quelques jours plus tard, elle suivait des cours de musique, de chant et de danse. Bloquée par l'émotion, elle eut des débuts hésitants d'autant qu'elle savait que son père n'accepterait pas un renvoi. Le directeur enseignait en effet gratuitement, succinctement, et très vite. Il vendait pour ainsi dire les élèves douées, à des troupes de variété, ou dans des cafés-concerts. Une infime partie de la somme revenait aux parents.
- ...Ré, ré... s'emporta le maître.
- Je suis navrée d'avoir mal chanté, mais je m'y remettrai, je vous le promets. Je travaillerai tant pour arriver à mieux faire. Serez-vous sans pitié?
Mais elle continua ses leçons de chant car en réalité, elle était née artiste.
- Je m'y connais, fais-moi confiance. Tu peux faire carrière car avec ta voix et ton physique tu réussiras..
Très vite la fillette au teint pâle, du genre petite nature, à l'expression timide et craintive d'une enfant battue, les traits ravagés par le masque de la misère, de la faim et des privations, s'épanouit, et les traits de son visage apparurent d'une finesse remarquable.

La chanteuse de charme du café-concert de Pigalle eut une extinction de voix et le médecin lui avait prescrit huit jours de repos. Le directeur se vit dans l'obligation d'en engager une au pied lavé.
- Cela va être une vraie catastrophe.
Des jeunes filles vinrent une après l'autre présenter leur numéro. Elles n'avaient manifestement aucun talent. Après les avoir écoutées avec beaucoup de patience, le directeur explosa littéralement de rage.
- Foutez-moi ça dehors.
C'est à ce moment-là que Marie Perrine fut présentée.
- D'abord fais-nous entendre ta voix, s'exclama l'imprésario.
Le chef d'orchestre, sans plus attendre, plaqua quelques accords sur le piano. Il joua en sourdine un air qu'elle connaissait mal. Le sang lui martela les tempes. La peur lui fit oublier les paroles de la chanson. Pourtant, petit à petit, la musique arriva à calmer l'affolement de Marie Perrine et, lorsque le pianiste attaqua une vieille romance qu'elle avait apprise, timidement, elle commença à chanter. D'abord, sa voix indécise trembla très fort, puis les notes sortirent plus facilement de sa gorge enfin dénouée et, dans l'assistance silencieuse, monta avec plus de facilité. Un vrai son cristallin et pur. Le directeur soulagé et débordant de joie ne tarit pas de compliments à son adresse.
- Tu vas remplacer ma chanteuse de charme. Bien que tu sois un peu jeune, je te lance.
Et il souleva légèrement sa jupe...
- Et de plus, tu as de très belles jambes, ma chère petite.
Il alla s'asseoir, prit sa pipe sur la table et tira sa blague à tabac, de sa poche. Ensuite il inscrivit Marie Perrine sur un registre. La mère et un de ses frères l'avaient accompagnée :
- Veillez bien sur elle insista celui-ci.
- N'ayez crainte sourit Léo.
Ensuite ils pénétrèrent dans la salle des répétitions. A gauche un couple se livrait à des acrobaties inimaginables et au centre, quatre acteurs répétaient une scène de théâtre. Sur un banc se trouvaient des filles aux toilettes criardes, assises à côté de Pierrots à la bouche carmin.
- Voici Manon, votre nouvelle compagne, clama le directeur en lui faisant faire le tour de la scène.
Il avait spontanément changé son prénom contre un nom de scène...
- Elle veut bien remplacer la chanteuse malade pendant son absence. Au fait ce n'est pas une erreur, ton nom sera désormais, de préférence, Manon.
Et la troupe l'entoura. Ils étaient une trentaine à l'accueillir, tous gentils, curieux et amicaux. Les hommes lui firent des compliments un peu osés qui la firent rougir. Les femmes la pressèrent de questions.
- Silence, maintenant il faut travailler. Quittez tous la scène. Allez vous asseoir dans la salle. Électriciens, deux projecteurs. Où est le pianiste ? Qu'il s'installe vite, nous reprenons. Viens Manon, place-toi bien au milieu des faisceaux lumineux des lampes à huile, et tiens-toi près du trou du souffleur. Comme tu débutes, il va beaucoup t'aider, tu en auras sûrement besoin.. On t'expliquera plus tard les gestes à faire, pour le moment rejette un peu la tête en arrière quand tu chantes et par instants ferme les yeux.. C'est très bien comme ça.
La répétition se poursuivit et le directeur semblait satisfait.
- Manon, demain matin, tu te lèveras tôt. Tu es jeune, je sais, mais il faut absolument travailler tes chansons. La couturière passera s'occuper de toi... Ensuite tu me rejoindras au théâtre, pour la répétition générale avec les autres.
Quand elle s'éloigna, malgré son manque de maturité, elle se demanda un instant si elle allait devenir chanteuse ou une vulgaire fille de cabaret. Elle ne voyait autour d'elle que des filles en fourreau fendu sur le côté, des jambes gainées de bas noirs et de profonds décolletés. Café concert
Léo, en manches de chemise, le crâne luisant de sueur, crachait des injures, se démenait comme un diable, hurlait des ordres, encourageait et critiquait ses artistes, il était partout à la fois, levant les jambes avec les filles qui donnaient des signes manifestes de fatigue. Puis il jouait les rôles lui-même, tout en écoutant d'une oreille attentive l'ouvrier venu lui demander son avis sur les décors de la scène. Cet être plutôt grassouillet et un tantinet précieux, avait une vitalité surprenante. Son énergie, sa force persuasive donnaient l'impression que tout dans le spectacle dépendait de lui. Soudain, couvert de poussière et trempé de sueur, le patron s'écroula dans un fauteuil.
- A toi Manon. C'est ton tour maintenant.
Elle monta à son tour sur la scène et sa répétition commença. Comme elle était nouvelle, le silence s'établit.. Cela dura trois heures. Il était presque midi lorsqu'on la libéra. Elle était affamée et épuisée, mais elle connaissait les chansons par cœur et son maître, tout comme le pianiste avaient l'air contents. Mais la journée déjà fatigante était loin d'être terminée.
- Va t'habiller dit-il à Manon, et vous autres, en piste dans le cabaret cette fois.
Dès le premier soir ce fut le grand moment pour elle. Elle allait chanter pour la première fois devant un public et sans conseils. Sur le moment cela lui parut impossible, incroyable. Son cœur battait très fort et elle devait faire des efforts pour ne pas admettre qu'elle avait peur.
Durant la séance de maquillage, ses pensées se dispersèrent. Quand elle se regardait dans la glace, il lui était impossible de retrouver Marie Perrine dans cette silhouette sophistiquée. Comme Cendrillon, elle venait par un coup de baguette magique, de se transformer en une ravissante princesse, du moins le croyait-elle pour le moment.
Le métier convoité par beaucoup de jeunes filles, le métier extraordinaire de chanteuse de charme, s'ouvrait devant elle. Pourtant elle se sentait tout de même un peu mal à l'aise. Pourquoi ? Déjà elle réalisait qu'il n'était ni dans ses habitudes, ni dans celles de sa famille de se montrer ainsi en spectacle...
Elle regarda à ses pieds la grande salle d'où montait un brouhaha continu. Grand Dieu ! Combien étaient-ils venus pour boire un coup et aussi pour l'écouter, la juger, et sûrement la siffler ? Devant cette foule, elle se sentit misérable et elle dut fermer les yeux pour réagir contre le vertige qui la faisait vaciller. Les murs du café étaient couverts de glaces et son image se reflétait à l'infini. Étonnée, elle regarda dans tous ces miroirs cette cette jeune fille blonde à l'allure encore de fillette. Ce n'était pourtant plus Marie-Perrine. Non , mais c'était bien Manon, la belle chanteuse de cabaret. Depuis quelques jours et pour la première fois de sa vie, elle avait vraiment peur. Était-ce seulement le trac?
Il lui parut certain qu'elle serait incapable de faire sortir un son de sa gorge nouée. Un grand vide se creusait en elle, un trou noir devant son regard s'ouvrait comme le néant. Aveuglée par les lumières de la salle, assourdie par le bruit de cabaret autour d'elle, ses yeux se remplissaient de larmes. Dès que la musique fusa, c'est avec les jambes un peu tremblantes et le cœur battant à grands coups désordonnés qu'elle chanta et dansa tout en fixant d'un regard apeuré ces inconnus qui l'écoutaient, qui la regardait avec un regard presque avide. Elle croyait se dédoubler. Elle chantait mais elle se voyait comme hors d'elle-même. Elle voyait une fille au corps glacé qui agissait mécaniquement alors qu'en réalité son cœur se serrait, se serrait... Dans sa tête étrangement creuse, s'entrechoquaient et bourdonnaient sans cesse les conseils de son maître D'ailleurs les rêves ne durèrent pas longtemps.
- Ah, c'est toi ? tu commences bien ! Rappelle-toi ma petite que la principale qualité d'une véritable artiste est l'exactitude. Le café est bondé à une certaine heure, pas à une autre. Je n'admets aucun retard.
Ensuite ce furent des paroles et des actes ambigus ou des plus révoltants:
- Comme tu es belle... mots souvent prononcés avec admiration. Tes yeux dorés brillent comme ceux d'un félin.
Manon se sentait blessée. Quelque chose dans l'intonation de ces hommes mûrissait et blessait la jeune fille. Très vite son cœur battit souvent et très fort de colère plus que d'émotion. Elle le sentait, ce n'étaient plus de simples et tendres taquineries. Déjà son patron avait un soir franchi le frontière de sa froideur terrorisée. Il s'était avancée vers elle :
- Tu es si belle, que malgré ton âge, on ne peut te résister. Viens avec moi, tu n'as pas à avoir peur.
Brusquement il lui avait dégrafé le corsage et elle l'avait égratigné tout aussi soudainement au visage. Elle avait réussi à lui échapper et sous ses blasphèmes, elle s'était enfuie, toute échevelée et s'était cachée derrière une table. Mais il approchait, furieux à son tour :
- Laissez-moi, vous n'avez pas le droit hurlait-elle...
- Tu te trompes, j'ai tous les droits, je suis ton maître, tes parents ont signé un contrat et tu es si belle...
Un peu confus cependant il ajouta :
- Tu es tout ébouriffée, va te recoiffer, tu as des miroirs dans le couloir, mais tu n'as pas à avoir peur. Il faudra bien que tu te soumettes.
Les jambes tremblantes, elle se recoiffa et se maquilla un peu pour atténuer sa pâleur
Le soir elle se plaignit à ses parents :
- Ce n'est pas un homme correct, aucun des hommes qui fréquente le cabaret n'est correct ! Il me parle sur un ton que je déteste !
Son père ignora son angoisse et la réprimanda. Savait-il déjà ce qui l'attendait ou l'ignorait-il ? Sa mère n'osa pas protester lorsqu'il s'écria :
- Qu'importe ce que tu détestes ! Bougonna-t-il; maintenant tu es chanteuse, nous avons signé un contrat, ton public a l'air satisfait et tu es bien payé. Ton salaire va beaucoup nous aider. Ne fais pas la gamine, pense à tes frères et sache que pour ton patron, tout est permis. L'immense gamme des sons bloquée dans son gosier jaillit cependant. Sa voix s'enfla progressivement jusqu'à atteindre son paroxysme et elle oublia ses angoisses. Il lui restait à prouver qu'elle n'avait pas besoin de son charme pour soulever la salle.

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